Reviens...
24 décembre 1976...
J'ai 6 ans et je viens de déposer ma lettre pour le Père Noël, au pied du sapin.
Je ne lui demande pas grand-chose au Père Noël, car je crois que maman n'a pas beaucoup d'argent.
Et tout le monde sait que nos parents donnent de l'argent au Père Noël pour qu'il fabrique les cadeaux qu'il nous distribue ensuite...
Mais vu que j'ai été très sage cette année, je lui demande seulement qu'il me ramène mon papa.
Cela fait maintenant un an que papa est, d'après ma grand-mère et ma mère, parti au ciel pour rejoindre les anges.
Il est parti au ciel, à noël l'année dernière. Il a dit qu'il partait faire une course et je ne l'ai jamais revu... Sa course devait être auprès des anges.
Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de l'année dernière mais ce dont je me rappelle très bien, c'est que le jour de noël maman pleurait et elle m'a annoncé le départ de papa auprès des anges.
Je me dis donc qu'en passant dans le ciel, le Père Noël pourra le ramener. Car tel que je connais papa, il a dû oublier le chemin qu'il fallait prendre pour rentrer...
Mais une année sans lui et mon c½ur saigne de ce vide qu'il a laissé en partant.
Et, j'entends souvent maman, lorsqu'elle croit que je dors ou que je ne suis pas là, pleurer dans sa chambre, depuis que papa n'est plus là. Je crois que papa lui manque beaucoup à elle aussi.
Mais, bizarrement, elle n'a pas voulu écrire au père noël...
Comme je suis entrée au CP cette année, je commence à savoir bien écrire. C'est pour cela que j'ai décidé d'écrire ma lettre sans demander l'aide de maman.
J'ai commencé à écrire ma lettre l'autre jour dans la cour de l'école, pendant la récréation.
Pendant que je m'appliquais à écrire, ma copine Aurore s'est approchée de moi et a commencé à lire par-dessus mon épaule.
-« Mais Estelle... Tu ne peux pas demander au père noël qu'il te ramène ton père ! »
-« Pourquoi Aurore ? »
-« Parce que ton père est mort et que les morts ne peuvent pas revenir. »
Je me suis mise à pleurer et à crier après elle.
-« T'es méchante, Aurore ! Mon père n'est pas mort ! Il est juste sorti faire une course auprès des anges. Dès qu'il aura retrouvé le chemin pour rentrer, il reviendra à la maison. Tu es tellement méchante, que je crois que je n'ai plus trop envie d'être ta copine.»
Aurore est repartie jouer avec les autres dans un haussement d'épaules.
Mais d'où lui venait l'idée que mon père était mort ?
Si tel était le cas, maman me l'aurait dit...
Maman et grand-mère ne m'ont jamais menti. Lorsqu'elles me disent que papa est parti au ciel rejoindre les anges, je les crois donc.
Ma lettre m'a demandé beaucoup d'efforts toute la semaine, car je voulais vraiment m'appliquer et toutes les lettres ne sont pas encore faciles à tracer pour moi. Certaines sont même très difficiles à écrire...
Donc, tous les jours pendant les récréations, je sortais ma feuille que j'avais laissée dans la poche de mon manteau et un stylo.
Je m'installais sur le banc de la cour, sous le gros chêne et, en prenant appui sur un livre, je reprenais l'écriture laborieuse de ma lettre au Père Noël.
J'étais persuadée que si je m'appliquais, cette année, le Père Noël m'amènerait le cadeau que je désirais plus que tout au monde.
Car, sans mon père, ma vie est longue et triste.
J'ai tellement de choses à lui raconter à son retour.
Je veux lui dire qu'à l'école, j'ai plein de copains et de copines.
Que ma copine préférée, même si elle n'a pas été gentille l'autre jour, c'est Aurore.
On se voit souvent le mercredi après midi elle et moi, car sa maman vient me chercher à la maison pour que l'on passe l'après midi ensemble.
Mais je ne suis pas très à l'aise avec la maman d'Aurore, même si elle est très gentille, car elle me regarde tout le temps avec ce drôle d'air.
Comme si j'étais une pauvre petite fille malade...
Je veux aussi dire à mon papa que cette année, j'ai un amoureux.
Il s'appelle Nicolas et il est dans ma classe. Nicolas est très gentil et il sait très bien lire, alors que moi j'ai encore quelques difficultés avec certains mots.
Et depuis quelques temps, on se tient par la main dans la cour de récréation. Les autres élèves rigolent mais on s'en moque.
Il m'a même fait un bisou sur la joue l'autre jour, avant de rentrer dans la classe...
Je veux raconter à papa comment j'ai appris à faire du vélo sans les petites roues de derrière. Ca a été difficile et j'avais très peur. Même si maman tenait mon vélo pour ne pas que je tombe.
Mais papa est plus fort que maman et j'aurais préféré que ce soit lui qui m'apprenne à en faire...
Je veux lui expliquer aussi pourquoi maman est fière de moi aussi, car j'arrive à me brosser les dents toute seule et la dentiste m'a dit, l'autre jour, que j'avais de très jolies dents en bonne santé.
Mais je veux surtout lui dire qu'il me manque le soir, lorsque je vais me coucher et qu'il n'est plus là pour me faire un câlin et me raconter une histoire, même si je sais bien lire toute seule...
Je veux lui dire que nos balades du dimanche me manquent énormément.
Je veux juste lui dire que je l'aime.
Je veux juste lui dire : reviens...
Je vais donc me coucher, le c½ur gros, en espérant que le Père Noël va répondre favorablement ma lettre et va ramener mon papa...
25 décembre 1976
Je viens de me réveiller en sursaut, car je me rappelle qu' aujourd'hui, c'est noël.
J'enfile mes chaussons avec précipitation et cours dans le salon pour voir si papa est rentré.
Arrivée dans le salon, je trouve ma mère assise sur le canapé. Elle regarde la télé.
Mais mon père n'est pas là...
Je m'approche doucement de ma mère qui ne m'a pas vu entrer dans la pièce, afin de ne pas la faire sursauter.
-« Le Père Noël est passé, maman ? »
-« Oui Estelle ! Regarde ce qu'il a déposé au pied du sapin, pour toi. »
-« Mais... Maman... Il n'a pas ramené ce que je lui ai demandé. »
Je sens les larmes de déception me venir aux coins des yeux.
-« Et que voulais-tu, ma puce ? »
-« J'ai demandé au Père Noël qu'il ramène papa à la maison. »
Ma mère reste quelques instants sans voix.
Puis elle se met à pleurer et au travers de ses larmes, parvient à me dire, en m'attrapant doucement par le bras :
-« Chérie... Je t'ai déjà dit que ton père était parti au Ciel. Il ne reviendra pas, Estelle ! Jamais... »
Je sors du salon en courant. Me précipite dans ma chambre. J'attrape une feuille sur laquelle je griffonne deux mots. Fais un avion de cette feuille et ressors en courant de la maison.
Une fois dans le jardin, je lance mon avion, le plus fort possible vers le ciel et rentre à la maison, sans regarder où il finira sa course. Persuadée qu'il se dirige tout droit dans le ciel...
Sur mon avion, il y a d'inscrit « papa ».
Et en le dépliant, on peut déchiffrer dans mon écriture enfantine ce simple mot : « Reviens... »